lundi 29 février 2016

Conférence sur l'afro-féminisme en France: le débrief

Il y a maintenant deux semaines, j'ai assisté à une conférence organisée par l'Association des Etudiants Africains de la Sorbonne (ADEAS) qui avait pour thème l'afro-féminisme en France et sa nécessité.

L'affiche de la conférence, avec les différentes intervenantes. 
J'étais vraiment excitée à l'idée d'en apprendre plus sur cette cause, c'est pour cela que je vais vous faire un petit compte-rendu. Malheureusement je ne pourrai pas tout raconter dans les moindres détails. (Sinon mon article sera long d'un kilomètre...)
Cependant, dès que la vidéo de la conférence sera disponible, je vous la posterai ici même.

Quand je pense que j'ai failli ne pas venir! Et oui, il y avait tellement d'inscriptions qu'en moins d'une semaine c'était affiché complet! C'est méchant à dire, mais j'ai dû compter sur un désistement pour pouvoir y assister... Sans regret! J'ai vraiment été enchantée de voir que l'amphi était blindée de monde pour cette conférence! ça faisait énormément plaisir à voir!





Après une petite introduction du président de l'ADEAS et la présentation des différentes intervenantes, la conférence débute par la projection d'un micro-trottoir réalisé auprès de jeunes femmes noires. Lors de ce micro-trottoir, on leur a demandé dans un premier temps si elles avaient déjà entendu parler de l'afro-féminisme. La réponse était pour la plupart négative. Une occasion pour revenir sur la définition de l'afro-féminisme. Françoise Vergès précise que l'afro-féminisme est ancrée dans la lutte anti-coloniale, anti-impérialiste et anti-raciste. "Définir l'afro-féminisme dans l'espace-temps car quand on pense "féminisme" on pense 18e siècle et Europe."
Ce n'est pas une transposition bête du Black Feminism des USA à la France. Chacun de ces mouvements a ses propres spécificités. "La question de la femme noire ne doit pas être définie par l'Occident. L'histoire de femmes noires n'est pas lié qu'à l'esclavage"
Lydie Dooh-Bunya prend la parole. Ancienne membre de la Coordination des Femmes Noires, elle a créé le Mouvement pour la Défense de la Femme Noire (MODEFEN). Elle nous raconte son vécu lors de la colonisation, et comment elle a pris conscience de la nécessité d'un féminisme pour les femmes noires:
"J'ai vu que les problèmes spécifiques de femmes venues d'Afrique, que ce n'était pas nos sœurs blanches qui allaient nous aider"
Françoise Vergès ajoute que "le mouvement des femmes quand il revient dans la fin des années 60 ne parle pas des questions coloniales". Elle prend l'exemple des femmes algériennes qui ont été très active dans la lutte pour la décolonisation. Elle revient également sur la lutte pour la contraception et l'avortement en France, alors que dans les Outre-Mers les femmes luttaient contre une politique anti-natalité. Il y avait donc des luttes différentes pour les femmes noires et les femmes blanches à cette époque là. Sans compter que "Le féminisme français a totalement refoulé la question raciale et coloniale. C'est encore plus sensible aujourd'hui".

Emy du collectif afro-féministe Mwasi (avec qui j'ai eu l'occasion de manifester lors de la Marche de la Dignité) aborde la question de la misogynoire. Je rappelle que le mot "misogynoire" est un néologisme formé des mots "misogynie" et "noire"; il désigne les discriminations que subissent les femmes noires spécifiquement.
"On se moque de leur cheveux, de leur nez, de leur peau de toute leur identité et par tout le monde"
"La misogynoire est reprise par les noirs et par les non noirs". 


La question de l'engagement féministe est posée à Naya Ali et Emy. Pour elles, le féminisme dit "blanc" ne prenait pas en compte les problèmes des femmes noires. Naya ajoute même que lorsqu'elle travaillait pour Noir et Fier, les questions étaient surtout centrées sur l'homme noir. Il y avait donc des manques, et l'afro-féminisme les a comblé. Pour Many Chroniques, "c'était évident que mon identité de noire était importante [...] j'étais frustrée de ne rien lire sur les femmes noires dans les luttes anti-colonialistes et anti-impérialistes.

Deuxième partie du micro-trottoir: "Vous reconnaissez-vous dans l'afro-féminisme?". Ce qui est frappant, c'est que les femmes interrogées associent l'afro-féminisme aux nappys. Les intervenantes sont d'accord sur le fait que les femmes noires sont un sujet politique et que ça ne se résume pas au physique. "Lier l'afro-féminisme au mouvement nappy est réducteur". Il est vrai que les injonctions faites sur le corps idéal est une question politique, mais pas que.
"L'afroféminisme est une lutte politique.  Il s'agit de déconstruire les mensonges, notamment celui de la 'diversité'" (F. Vergès)
"La priorité de nos luttes afroféministes = les conséquences de l'impérialisme et du capitalisme"
"Les femmes noires sont plus touchées par la pauvreté, violence, raciste, même lorsque l'on est diplômée"(Many)

Mais la terminologie scientifique propre au féminisme ne peut-elle pas bloquer certaines femmes ? Emy répond que "même si le militantisme est élitiste et nécessite des acquis théoriques , l'engagement permet d'acquérir des connaissances"
"Nous n'avons pas besoin d'avoir fait des études pour avoir un discours militant crédible. Nos parcours de vie parlent pour nous"
"Je ne connaissais pas les terminologies avant de rejoindre le collectif Mwasi"


Plusieurs autres sujets ont été abordés, tels que le racisme dans l'éducation nationale, l'effacement des programmes scolaires de l'histoire de l'esclavage, de la représentation des noir.e.s dans les médias ou encore l'absence de département d'études post-coloniales. La nécessité du rassemblement autour d'une lutte est aussi abordée. Avec l'éternelle accusation de communautarisme. "Il est important de se rassembler entre personnes qui vivent les mêmes problèmes. Le communautarisme a été diabolisé"  Le communautarisme noir a été diabolisé, en grande partie à cause du Code Noir qui interdisait les rassemblements entre esclaves.
"On ne parle jamais du communautarisme blanc, pourtant il est le pire, parce qu'il reproduit l'impérialisme et les oppressions existants"
La colère des noir.e.s est légitime, rappelle Françoise Vergès. Le privilège blanc est un héritage de l'esclavagisme et du colonialisme. Et une petite pique envoyée par Lydie Dooh-Bunya aux quelques blanc.he.s présents: "ce n'est pas de votre faute!" suivie par Many qui ajoute "qu'il faut reconnaitre ce privilège blanc"

En conclusion de la conférence, Françoise Vergès affirme que "l'afro-féminisme, c'est questionner cette division entre les vies qui comptent et les vies qui ne comptent pas. C'est un message d'émancipation pour le présent et le futur, vivre dans un monde avec plus de justice sociale". L'afro-féminisme est une proposition alternative pour dire que femme noires est un sujet politique. Pour Many, "les femmes noires veut s'affirmer en tant que femmes noires avec les discriminations qui leur sont spécifiques". La conférence ne se termine pas là, puisque les participants ont quelques questions à poser: la place des hommes noirs dans l'afro-féminisme, la différence entre une militante panafricaniste et une militante afro-féministe, l'inclusion des femmes noires trans ou encore sur le colorblind (= "je ne vois pas les couleurs"). Malheureusement, l'amphi devait être rendu à 17h30, et même si on avait encore envie de discuter, de parler de plein de sujets, il fallait partir...

J'ai vraiment apprécié cette conférence. Je voulais en savoir plus sur l'afro-féminisme d'hier et d'aujourd'hui, j'ai été servie ce jour-là! Et voir beaucoup de monde, et surtout beaucoup de jeunes femmes noires (que je connaissais ou non) m'a fait énormément plaisir. Il y a encore beaucoup de choses à faire dans cette lutte, mais cette conférence est un grand pas. Je ne sais pas si ça a pu éveiller quelques consciences. En tout cas, ça m'a conforté dans cette lutte: je suis et resterai une afro-féministe, tant qu'il le faudra!

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