jeudi 11 août 2016

La pilule rouge

Pilule rouge de Disiz (album extra-lucide)

Ça fait bien 15 ans que j'ai commencé à prendre conscience du sexisme et des enjeux féministes. Un peu moins en ce qui concerne le racisme (à tout casser, 7 ans) et vraiment tout récemment par rapport à la grossophobie. Mais je considère que je suis devenue militante féministe (utilisant l'outil de l'intersectionnalité) à part entière en 2012, avec l'ouverture de ce blog. Et le moment où j'ai commencé à militer coïncide avec ce moment de la pilule rouge de Matrix. Si vous avez vu ce film, vous savez de quoi je parle. Si vous ne l'avez pas vu, cet article des Dégenreuses est parfait pour comprendre de quoi je parle. C'est exactement ce que je ressens depuis le début de ma conscientisation féministe. Et c'est valable pour toutes les autres oppressions sociales. Je fais beaucoup plus gaffe à la grossophobie, au sexisme et au racisme qui m'entourent (surtout en tant que femme noire et grosse) ainsi qu'à l'homophobie, à la transphobie, etc.

Je parlais pas mal de grossophobie et de féminisme dans mes statuts Facebook, mais j'ai fini par arrêter parce qu'on m’avait fait comprendre que ça gênait. On ne parlait de moi que par rapport à mes prises de position (« ah Elawan encore à parler de tel ou tel truc ! »). J'ai laissé tomber mon FB personnel pour ouvrir un blog et utiliser mon compte Twitter pour relayer tout ce qui concerne mon militantisme. Et petit à petit Twitter est devenu un outil à part entière de ce militantisme, de ma conscientisation et surtout de relai d'articles. J'ai appris beaucoup de choses sur l'intersectionnalité des oppressions, ou encore sur l'afroféminisme. Et je me suis rendue compte du potentiel énorme de Twitter quand il a fallu mettre #BLMFrance (Black Lives Matter en France) et #TwitterAgainstFeminists (pour mettre en lumière le cyber-harcèlement que subissent les femmes ou id. femmes sur ce réseau social) en Trending Topics et ainsi attirer l'attention sur ça. Ou encore quand il s'agissait de dénoncer un mauvais comportement ou des tweets douteux, le racisme/sexisme/grossophobie/homophobie/etc ordinaires, j’étais active. La pilule rouge de la lucidité faisait son effet.





Mais depuis quelques temps ça m'épuise. Petite anecdote: il n’y a pas longtemps j'ai call out Noah Lunsi (un ✌ humoriste✌) sur ses notes attribuées à ses followers de Snapchat. Notes accompagnées d’appréciations dans lesquelles il s'est lâché (il a notamment traité une femme noire de singe…)  Je n'ai rien dit sur le body-shaming alors que j'en mourrais d'envie. Parce que je savais que j'allais être attaquée. (Il n'en demeure pas moins que le body-shaming quel qu'il soit c'est franchement naze) Mais le fait qu'il ait traitée une meuf de singe, ça n'est pas du tout passé. Noah Lunsi s'est foutu de ma gueule (pour ne pas changer sur ce réseau, renouvelez-vous les mecs, c'est les mêmes types de Vannes à chaque fois). Et on est venu de nombreuses fois m'expliquer l’humour. Et je ne vous parle pas de ces fois où j'ai call out d'autres personnes, ou que j'ai pointé le racisme/sexisme/fat-shaming/etc de certains tweets et qu'on a fini par m'insulter sur mon physique et sur ma peau noire...

L’effet de la pilule rouge fait que je repère du sexisme/racisme/misogynoire/etc là où d'autres ne le voient pas forcément, voire pas du tout. Ça fait également que je repère des blagues oppressives là où d'autres ne voient que de l'humour, ou de l'humour noir. Autant sur Twitter je sais que d'autres militant-es me comprennent, autant en dehors de ma sphère militante, je me sens bien seule…

Non seulement je me sens seule, mais je me sens bien bête quand on me dit que j'en fais trop, ou que « c'est bon, c'est qu'une blague ! ». Mais ça c'est uniquement dans le cas où j'en parle, parce que généralement, quand je vois ces situations, je ne dis rien. Parce que je ne peux rien dire. Parce que je n'ai pas envie de m'en prendre plein la gueule. C'est pour ça que je suis intransigeante sur Twitter. Parce que j'estime que si t'es capable de sortir de grosses conneries sur Twitter, t'es capable de le dire dehors et tu le penses un minimum. Les blagues misogynes, racistes, etc, ça ne passe pas. De même que les remarques ou autres. Et même là, plusieurs personnes me l'ont reproché, parce qu'après tout, ce n’est qu’Internet. Pour ces personnes, je suis devenue « radicale, extrême, sans humour, sans légèreté ». Je « m’embrouille avec tout le monde pour rien », je râle pour « pas grand-chose », Twitter « c'est la jungle, c'est juste pour rigoler »

Je ne vous cache pas que ça me travaille énormément. J'ai même désactivé mon compte Twitter pour prendre du recul par rapport à tout ça. Je me pose beaucoup de questions : est-ce que je suis réellement devenue extrêmiste ou est-ce que ma sensibilité a juste évolué ? Je ne supporte plus les blagues oppressives, est-ce que ça fait de moi une femme sans aucun humour ? mentionner frontalement les personnes qui disent de la merde et les afficher, ça fait de moi une femme hautaine qui ne cherche que la gloire pour quelques malheureux retweets ? Ou bien est-ce qu'en faisant ça, je ne chercherai pas ouvertement la merde, et que du coup je mérite d’être insultée ? Après tout, la société n'aime pas les féministes non ? Donc c'est normal qu'on me remette à ma place !  C'est vrai qu’entre 2011 (année où j'ai commencé Twitter) et aujourd’hui j'ai beaucoup changé. Mais est-ce que je devrais continuer ou carrément arrêter parce qu'effectivement j'en fais trop ? Est-ce que j'en fais trop même ? Est-ce qu'on m'aurait pas « matrixé » le cerveau (lol !) au point que je ne sois plus capable de penser par moi-même ou que je sois incapable de décrocher ? Est-ce que tout ça en vaut la peine, quand on voit que sur les réseaux sociaux ou en dehors on s'en mange plein la gueule à cause de ce militantisme ?

Tout ça pour dire que la pilule rouge c'est bien, mais elle a quand même mis un sacré désordre dans mon existence. Et je suis sacrément perdue là. On ne m'avait pourtant pas prévenue des effets secondaires...

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